Un peu de tout et de tout un peu

Un peu de tout et de tout un peu

Ces vaccins si redoutés ...

Ces vaccins si redoutés …

Elide Montesi

Etonnamment, les vaccins suscitent parfois plus d’inquiétudes auprès du public (voire même des médecins !) que les maladies dont ils aident à se défendre. Et pour des raisons obscures, certains n’hésitent pas à entretenir la peur dans ce domaine…

En février 1998, la revue scientifique The Lancet publie l’article d'un certain Dr Wakefield établissant un lien entre le vaccin contre la rougeole, rubéole et oreillons et l'apparition de signes d'autisme et d'inflammation intestinale chez les enfants. Or en 2004, un énorme conflit d’intérêt est découvert derrière cette publication, ignoré des responsables du Lancet : Wakefield, financé par un avocat anti-vaccinateur militant, commercialisait un kit de dépistage de ladite maladie intestinale et avait enregistré en 1997 son propre vaccin antirougeoleux ainsi qu’ un traitement contre l’autisme....  

Le prestigieux journal se rétracte par rapport à l’auteur mais les conséquences de cet article sont dramatiques. En effet, la couverture vaccinale anti-rougeoleuse a entre-temps diminué au point de voir des hospitalisations et même des décès suite à la recrudescence de la rougeole au Royaume de sa très gracieuse Majesté. Plus grave, une enquête minutieuse du General Medical Council a récemment démontré que les données de Wakefield ont été falsifiées par leur auteur, depuis lors rayé de l’Ordre des médecins et révoqué de sa licence. Non seulement les symptômes d’autisme signalés par les parents étaient parfois apparus avant la vaccination – quand ils n’étaient pas inexistants – mais en plus, Wakefield a soumis les enfants inclus dans cette recherche à des procédés diagnostiques invasifs excessifs, notamment des ponctions lombaires, au mépris de toute éthique scientifique, pour pouvoir confirmer ses résultats factices. Si les rebondissements de cette triste affaire ont trouvé des échos scandalisés dans la presse médicale, les médias grand public en ont peu parlé… et le canard est donc toujours vivant !   

Les propos des antivaccinateurs trouvent toujours une large audience auprès du public, en veine de sensationnalisme. En dépit des évidences scientifiques prouvant leur efficacité, de tous les démentis, des prises de positions officielles d’experts (qui ne sont pas tous, loin s’en faut, à la solde de l’ industrie pharmaceutique), il s'en trouve toujours pour proclamer que les nourrissons reçoivent trop de vaccins et que ceux-ci provoquent maladies graves, troubles du développement, autisme ou autres troubles psychologiques. « Silence, on vaccine ! » titre un film anti-vaccin visible sur youtube dont les commentaires sont simplement délirants.  Il est difficile de comprendre pourquoi les anti-vaccinateurs font autant d'efforts dans cette incitation à rejeter la protection vaccinale. On trouve de tout dans leurs rangs : théoriciens du complot, altermondialistes, écologistes intégristes, homéopathes, sectes diverses, membres de l’extrême-droite, révisionnistes de tout poil...  

Voici quelques années, des Nigérians musulmans n’ont pas hésité à présenter la campagne de vaccination antipolio organisée dans leur pays par l'OMS comme une machination ourdie par les USA pour inoculer le VIH aux gens et stériliser la population islamique. Plus près de nous, en 2009, les rumeurs les plus folles se sont exprimées à propos du vaccin anti-H1N1: il devait décimer la population mondiale, ou servir à injecter dans l’organisme une puce électronique pour soumettre l’humanité à la dictature d’un nouveau Big Brother. Le vaccin contre l'hépatite B, lui, a été accusé de provoquer la sclérose en plaques. Un tribunal français a rendu ces rumeurs crédibles en donnant gain de cause aux patients se plaignant d’ avoir développé une poussée de cette maladie quelques mois après cette vaccination. Les démentis ultérieurs de la communauté scientifique n’ont pas levé le doute dans les esprits. En dépit de son obligation légale en Belgique et de la résurgence de cette maladie dans des communautés non vaccinées, la vaccination anti-poliomyélite suscite parfois encore des velléités de refus. Et chaque nouveau vaccin issu de la recherche relance la polémique anti-vaccinale. 

Pourtant,  la vaccination est sans conteste la mesure de prévention la plus efficace contre les maladies infectieuses, progrès sanitaire dont on ne peut nier qu’il a réduit la mortalité infantile.  Ses bénéfices – bien réels – sont supérieurs à ses risques hypothétiques. Une maladie aussi grave que la variole n’a été éradiquée que grâce à la vaccination. Les victimes encore en vie de la poliomyélite peuvent témoigner des ravages dont le vaccin a protégé les générations suivantes. La crainte d’un lien entre vaccin hépatite B et sclérose en plaques ou autres maladies auto-immunitaires ne se fonde sur aucune donnée épidémiologique, clinique ou expérimentale. Le taux de sclérose en plaques dans les pays où existe un programme de vaccination universelle contre l’hépatite B est inférieur à celui de la population générale avant l’instauration de ce programme de vaccination. Et les pays qui pratiquent une pharmacovigilance active comme les USA ou l’Italie n’ont enregistré aucune augmentation de problèmes neurologiques après la mise en œuvre du programme de vaccination contre cette maladie dont les risques eux ne sont pas anodins.

Les rumeurs anti-vaccins sont graves car elles limitent la couverture vaccinale, c'est-à-dire le taux de personnes vaccinées contre une maladie donnée. Cette couverture insuffisante permet aux germes concernés de continuer à se propager au sein de la population et à la maladie de persister ou de réapparaître, parfois à un âge plus tardif où elle est plus grave. Comment comprendre que certains conseillent de laisser un enfant avoir la rougeole plutôt que de le vacciner ? Certes, la maladie confère l’ immunité mais au prix de symptômes pénibles et parfois même de complications graves, surtout pour les enfants les plus fragiles.  Pouvoir acquérir cette même immunité sans subir la maladie c’est en quelque sorte le beurre et l’argent du beurre… Laisser faire la nature ? Elle n’est pas toujours très douce avec notre organisme .

Par ailleurs, la vaccination est un acte social. Vacciner un pourcentage suffisant de la population est nécessaire pour supprime les réservoirs humains essentiels à la reproduction et à la propagation du virus. On ne se vaccine donc pas seulement pour se défendre soi-même, mais également pour protéger les autres. Le personnel soignant vacciné contre la grippe va limiter la diffusion de la maladie, vacciner les enfants contre la rubéole protège toutes les futures femmes enceintes,  pour ne citer que ces exemples.  D’où l’intérêt de vaccins gratuits ou financièrement accessibles à tous, faute de quoi ils ne sont pas très utiles. Ce n’est pas un hasard si les premiers services sanitaires publics ont vu le jour en 1767 avec la toute première campagne d’inoculation pour enrayer l’épidémie de variole. Les craintes sont nées à la même époque : en 1774, le roi Louis XVI lui-même a publiquement accepté l’inoculation sur sa personne, quelques mois après la mort de Louis XV de la variole, pour que cette pratique soit admise par la population.

On peut comprendre la peur de nos ancêtres confrontés à cette démarche alors inédite d’induire une petite maladie chez un être humain pour le préserver d’une forme grave. Intuition extraordinaire d’ailleurs, si l’on pense que les notions de virus et de système immunitaire étaient encore totalement inconnues… mais pratique effrayante que de s’exposer à un risque, si faible soit-il, pour en éviter un plus grand. La vaccination a pourtant beaucoup évolué depuis ses débuts : les technologies actuelles permettent de synthétiser des vaccins qui agissent sans déclencher les manifestations de la maladie.

Le concept de vaccination a donné le jour à celui de solidarité sanitaire et à la première action commune de santé, organisée et supervisée par l’Etat.  Cette surveillance de notre santé individuelle par l’Etat pour préserver la communauté tout entière peut sembler une atteinte à la liberté personnelle.  Les relations entre état et individu s’entachent alors d’antipathie et de méfiance, nuisibles à l’exécution des programmes vaccinaux, surtout dans une société où l’individualisme est la règle.

S'y ajoute de nos jours la crainte de se voir pris en otage par l'appât du gain du secteur pharmaceutique producteur de vaccins. Il est vrai que cette industrie ne s'encombre guère de scrupules – chantage à l'emploi auprès de nos autorités par exemple – pour faire adopter des vaccins peut-être pas toujours indispensables dans nos pays.

Mais le bien-fondé de la vaccination ne mérite pas pour autant d'être chaque fois remis en question.   

(paru sur le magazine Equilibre 



08/02/2013
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