Un peu de tout et de tout un peu

Un peu de tout et de tout un peu

Les personnes âgés dépriment aussi

Un nouveau défi attend la psychiatrie des années futures : prévenir la dépression chez les plus de 65 ans.

La dépression touche de 3 à 5% (13% selon certaines références) de la population des plus de 65 ans. Près d’un tiers des personnes âgées déprimées ne seraient pas diagnostiquées. 44% des personnes vivant en maison de repos en seraient atteintes. Deux tiers des personnes âgées déprimées ne réclameraient pas d’aide alors que dans 8 cas sur 10, elles tireraient tout bénéfice d’un traitement. Or 15 % seulement d’entre elles sont traitées

 

L’humeur dépressive, la tristesse ou le découragement chez les personnes âgées sont trop souvent encore perçus comme l’expression normale du vieillissement par la personne elle-même, son entourage et même les médecins.  Mais croire que vieillir et déprimer vont de pair est un concept tout à fait faux. Certes, plusieurs conditions favorisant la dépression sont réunies chez les personnes âgées.  Depuis la perte du rôle social au moment de la mise à la retraite, jusqu’à la perte du « chez soi » parce que « placée » en maison de repos, vieillir équivaut à se voir progressivement dépossédé de son existence. A cela viennent s’ajouter des modifications corporelles : on bouge moins vite, on retient moins bien les informations qui nécessitent d’ailleurs plus de temps pour être intégrées, on ne sait plus gérer plusieurs situations en même temps.  Diminution des capacités physiques antérieures, troubles de mémoire, douleurs chroniques, voilà autant d’éléments modifiant l’image personnelle dont la perception peut devenir négative. Or, une image de soi positive est nécessaire pour garantir l’équilibre mental.

Toutes les personnes âgées ne sont cependant pas déprimées, loin de là. La majorité d’entre elles s’adaptent à cette évolution et vont même plutôt bien, tant mieux. Mais lorsque certaines situations viennent se greffer sur cette identité en perte de repères, le mental bascule, la tristesse morale et le désespoir s’installent. La dépression est une vraie maladie qui nécessite d’être prise en charge quel que soit l’âge auquel elle se manifeste.

Les limites sont toutefois floues entre tristesse normale ou pathologique. Le vieillissement est souvent associé d’ailleurs avec une ou plusieurs maladies chroniques et l’humeur dépressive fait parfois partie des symptômes de ces dernières (douleurs chroniques, séquelles d’accident vasculaire cérébral, cancer). Pas toujours facile de faire la part des choses d’autant plus que le pronostic des maladies a tendance à s’aggraver lorsqu’une dépression vient s’y greffer. Sans parler du caractère de la personne elle-même… Comment alors savoir si grand-père ou grand-mère est en train de sombrer dans une vraie dépression ?

Certes le diagnostic de dépression est affaire de médecin. Sachons toutefois qu’il existe des situations à risque qui nécessitent de consulter.  L’isolement social, la perte d’un parent ou d’un ami et Dieu sait combien l’entourage devient plus clairsemé au fil des ans, les problèmes financiers, les conflits familiaux, un déménagement ou tout changement d’environnement, le placement en institution, une hospitalisation sont des éléments sociaux propices au développement d’une dépression.  La mort d’un animal de compagnie équivaut à celle d’un proche pour une personne âgée surtout si elle vit seule.

Un signal d’alarme traduisant une dépression possible est le changement de comportement par rapport à l’attitude habituelle de l’aïeul. Les proches d’une personne âgée ne doivent pas hésiter à consulter si celle-ci devient plus agitée, plus irritable voire franchement agressive, ou à l’inverse se replie sur elle-même, s’isole, se sent persécutée (avec parfois vrai délire de persécution) ou encore manifeste de moins en moins d’intérêt pour les activités quotidiennes ou les hobbies qui l’attiraient jusque-là. La personne peut aussi se plaindre nettement plus souvent ou au contraire négliger ses plaintes.

Autant de signes nécessitant une consultation médicale car toute dépression doit être prise en charge étant donné un risque de suicide deux fois plus fréquent à un âge avancé. Sans aller jusqu’au suicide, une personne âgée dépressive devient moins autonome et cela peut aller jusqu’au placement qui n’arrangera pas la situation. Et enfin, le pronostic des maladies qui sont souvent le lot de l’âge est aggravé lorsqu’une dépression vient s’y ajouter. Le médecin prescrira sûrement l’un ou l’autre examen car une dépression peut signer une maladie débutante ou des problèmes dont le malade ne veut pas parler mais qui le handicapent dans sa vie quotidienne comme d’entendre mal ou d’avoir la vue qui baisse. Certains états dépressifs vont beaucoup mieux après une cure de cataracte ou la correction d’un problème auditif, parfois simplement en ôtant un bouchon de cérumen. Une prothèse dentaire mal adaptée ou mal tolérée ou tout autre problème bucco dentaire risquent d’entraîner inconfort, douleurs, perte d’appétit et état dépressif.

Les signes de la dépression chez la personne âgée peuvent parfois se confondre avec ceux d’une maladie de type Alzheimer. Parfois la dépression peut marquer le début d’une maladie d’Alzheimer ou contribuer à aggraver l’état des personnes qui sont atteintes de cette dernière. Toutes raisons qui nécessitent d’avoir un avis médical, car le traitement de la dépression améliore l’évolution des personnes souffrant de maladie d’Alzheimer ou d’une autre forme de démence. Par ailleurs, des personnes apparemment démentes mais souffrant en réalité d’une dépression retrouvent toutes leurs capacités mentales dès qu’elles reçoivent un traitement.

Lorsque le diagnostic d’une vraie dépression a été posé par un médecin, le traitement est indispensable avec tous les moyens dont on dispose: psychothérapie ou médicaments. Traiter la dépression améliore non seulement l’humeur du patient mais aussi sa santé et sa qualité de vie ainsi que celle de l’entourage. Des possibilités de psychothérapie à domicile existent grâce à des projets spécifiques personnes âgées dans les Centres de santé mentale ou encore par l’intermédiaire des mutuelles.

Trop souvent, le refus de consulter tant de la part de la famille que du malade vient de la peur de devoir prendre des "médicaments".  Les médias insistent d’ailleurs lourdement sur l’abus de prescription dont ils feraient l’objet, en particulier dans les maisons de repos. Il n’existe cependant aucune preuve valide que l’on prescrit « trop » d’antidépresseurs  Et d'ailleurs, c'est quoi "trop"? Les motifs économiques qui poussent nos dirigeants à s’inquiéter d’une surprescription de ces médicaments sont souvent  en contradiction avec ceux des psychiatres pour qui la dépression est sous-diagnostiquée et sous-traitée.

Une crainte couramment exprimée est celle de voir le déprimé « assommé » par ces médicaments. On fait trop souvent un amalgame entre antidépresseurs, neuroleptiques, (ces derniers destinés à traiter les psychoses type schizophrénie ou paranoia et modifiant le comportement des patients) et tranquillisants comme les benzodiazépines. Celles-ci font l’objet de nettement plus d’abus de consommation avec un risque certain de dépendance et des effets néfastes chez les personnes âgés. Dire que les antidépresseurs sont utiles et efficaces chez les personnes âgées en présence d’une dépression sévère n’est pas une publicité mensongère.

La durée du traitement est un autre sujet d’inquiétude. L’effet optimal des médicaments antidépresseurs n’est en effet observé qu’après une période assez longue de six à huit semaines, et six à neuf mois minimum sont nécessaires pour stabiliser la situation. Une fois l’humeur de la personne revenue à la normale, l’arrêt du traitement doit être progressif et toujours sous contrôle médical.  Bref, le traitement va durer un an au minimum. Un consensus actuel conseille un an de traitement pour un premier épisode, deux ans pour un deuxième, trois ans et plus dès la troisième récidive. Parfois même, certaines personnes nécessitent un traitement à vie, mais ça ne concerne pas la majorité des malades.

L’hospitalisation n’est pas une solution sauf en dernier recours; les médecins préfèrent l’éviter et ne l’imposeront qu’en cas de crise suicidaire ou si l’état de santé est gravement altéré par l’état dépressif. Ce changement d’environnement est en effet susceptible d’aggraver la situation en entraînant une perte de repères. D’ailleurs, selon une étude toute récente, traiter les patients âgés déprimés à leur domicile est plus efficace. En cas d’hospitalisation, le médecin devrait orienter le patient vers un service spécifique où « l’on prend le temps »...  

 

Non, il n’est pas normal de déprimer parce qu’on est vieux … et puisqu’il existe des traitements efficaces, il serait dommage de ne pas en profiter au motif qu’avec l’âge ça ne vaudrait plus la peine … 

 (publié dans Equilibre 2011)



16/02/2014
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