Un peu de tout et de tout un peu

Un peu de tout et de tout un peu

Le rire de la délivrance

« Il y est allé fort, cette fois-ci, docteur, j’ai cru qu’il allait me tuer…et il a dit qu’il le fera. »

Je n’en doute pas à voir la tête qu’elle  a : le visage est tuméfié, un œil presque fermé, la lèvre supérieure fendue.  Elle garde des traces de  sang séché sur la joue d’avoir saigné du nez. Je l’ai examinée et elle est couverte de bleus, avec des marques de strangulation sur le cou.

C’est horrible et révoltant.

 « Ils ne sont pas tous d’aujourd’hui, docteur… » Elle parle de ses ecchymoses et hématomes bien entendu.

Non, je m’en doute. Ce n’est pas la première fois qu’elle consulte pour demander un constat de coups et blessures. Je ne la vois d’ailleurs que pour cela, je ne suis même pas son médecin traitant

« A la gendarmerie docteur ils disent qu’il leur faut un certificat pour joindre à ma plainte…je préfère venir vous le demander à vous plutôt qu’au médecin qui soigne mon mari »

 J’enrage, ils doivent en avoir une armoire pleine de mes certificats prouvant qu’elle est régulièrement battue comme plâtre. 

« Quand il boit, il ne se contrôle plus et même si je me tiens tranquille,… »

« A la gendarmerie ils m’ont dit que je n’avais qu’à le quitter… »

 Ben tiens, c’est facile : elle n’a qu’à partir, si elle reste c’est qu’elle aime cela. D’ailleurs c’est bien connu, les femme battues le sont parce qu’elles apprécient cela, autrement elles s’en iraient. Donc c’est de sa faute, s’il la bat, puisqu’elle a le tort de rester.

« Mais je ne sais pas où aller docteur, je n’ai personne. Mes parents sont morts, ma sœur habite loin d’ici et puis je ne vais pas aller les déranger et …

Et elle n’a pas évidemment les moyens de s’offrir un logement. Elle ne « travaille » pas comme on dit des femmes qui « se contentent » d’être la servante de leur mari et de leurs enfants. Elle ne gagne pas sa vie, c’est le salaire de son mari qui la fait vivre. Et il le sait d’ailleurs puisqu’il pousse la cruauté jusqu’à l’empêcher de manger parfois, me dit-elle. Et je la crois sans peine : il suffit de la regarder.  Elle est  maigre à faire peur, la peau sur les os. Et elle a le même air que toutes les femmes battues que j’ai croisées dans ma carrière : une petite mine de coupable, le regard d’une bête aux abois qui se reprocherait d’être encore là,  résignée à subir un sort qu'elles n'ont pas la force de changer.

Il y en a d’ailleurs qui le disent : « C’est la vie, docteur… ».

C’est la vie de ma patiente en tout cas et je sens qu’elle est presque gênée de venir m’en parler.

Oh, cette résignation, cette culpabilité, les velléités de révolte brisées par les coups.

Est-ce vraiment une vie que l’histoire de cette patiente ?

Le mari alcoolique ne rentre à la maison que pour frapper sur tout ce qui bouge, femme et enfants. Car il y a des enfants. Il y avait car ils ont été placés par décision de justice. Pour les protéger de la fureur paternelle, la mère les envoyait chez des voisins et il leur arrivait d’y passer la nuit. Leur fille à l’adolescence s’est fait violer par le voisin et s’est retrouvée enceinte. Je ne sais comment ni grâce à qui mais la justice s’en est mêlée  et les deux enfants ont été placés dans un institut quelconque. Le mari n’a pas été inquiété : on croit rêver.

Depuis lors elle est restée seule à subir son calvaire.

Comment oserais-je la laisser rentrer chez elle ? Il faut que je fasse quelque chose, que je l’aide. J’ai l’impression que si je ne fais rien, elle va se faire assassiner.

Elle ne me demande rien c’est vrai, juste son certificat qu’elle tient contre elle comme un talisman.

Mais toute cette détresse, cette misère, c’est plus fort que moi, je ne supporte pas.

Alors, ce matin-là,  je me démène pour relever le défi : je vais essayer de lui trouver un refuge pour la mettre à l’abri de son tortionnaire.

Que peut-on faire pour aider une femme battue ?

A ce moment-là pas grand-chose : la preuve m’en est donnée au fil des coups de téléphone passés dans des foyers pour femmes seules, hôtels maternels ou autres. Il n’y a pas de place, ou il faut qu’il y ait un enfant avec, ou ce n’est pas la bonne province ou la bonne commune. Et tous me conseillent de passer par le centre public d'aide sociale.

Et au CPAS, on me dit qu’elle doit prendre  rendez-vous ! Je lui propose une hospitalisation, mais elle refuse.

Alors, j’essaye d’aller plus loin et je la conduis moi-même dans les bureaux du CPAS pour qu’on examine sa situation et qu’on l’aide enfin.

Je dois malheureusement la laisser là parce que mon métier m’appelle ailleurs. Je n’ai pas su remplir ma mission, j’ai délégué à des services sociaux plus compétents.

Mais elle revient le soir, pour me dire qu’elle a obtenu…la promesse qu’on va s’occuper d’elle ! On la préviendra dès qu’on aura trouvé une place dans un foyer d’accueil…

 « Merci pour tout ce que vous avez fait pour moi, docteur »

Merci de rien vraiment, je n’ai rien fait de valable, elle en est toujours au même point. J’ai peur pour elle.

Je la croise plusieurs fois dans la rue les jours suivants. Soit on ne lui a pas trouvé de place, soit elle y a renoncé.

Je la revois encore quelques fois avec la même demande, ces constats pour ajouter au dossier de plaintes pour coups et blessure qui n’aboutit à rien. Et elle ne le quitte toujours pas. Comment le pourrait-elle d’ailleurs ? Sa situation est sans issue. Il lui fait payer son loyer « en  nature ».

Le temps passe, les mois défilent.

Elle ne vient plus me voir.  En tout cas elle est toujours là, car je la croise souvent dans la rue avec ses sacs de provision.

Un jour, je n’y tiens plus, la voyant marcher en rue, j’arrête ma voiture à sa hauteur et je lui propose de monter pour la reconduire chez elle. Elle accepte.

Je lui demande comment elle va.

« Très bien, docteur »

Je ne peux m’empêcher de laisser transparaître un doute face à cette affirmation.

Son regard s’éclaire, ses yeux pétillent  :

« Très bien docteur… Il est mort en tombant de l’escalier »

Et je l'entends rire pour la première fois.

 

 

 

 



06/05/2015
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