Un peu de tout et de tout un peu

Un peu de tout et de tout un peu

Réflexion d'une ancienne fumeuse

Oui, je l’avoue j’ai fumé …

La première cigarette a été acceptée pour sceller une amitié entre compagnes de vie estudiantine.  Le goût âcre et amer m’a semblé agréable, de même que me semblaient douces et poétiques les volutes bleutées de  fumée auréolant les conversations de jeunes étudiantes à l’aube de leur existence adulte.  Les cigarettes sont devenues ainsi les compagnes de mes nuits blanches et studieuses. Le cendrier se remplissait à mesure que défilaient les pages de syllabus. Un écran de fumée m’isolait de la réalité pendant que mon esprit démontait les difficultés des matières à étudier.  J’avais l’impression d’ailleurs de moins de concentration lorsque mon paquet de bâtonnets blancs à bout doré était vide.  La cigarette augmentait  aussi la sensation de chaleur en hiver dans ma chambre d’étudiante mal chauffée.  Fumer aidait à passer le temps pendant les trajets de train, calmait mon anxiété avant les examens. Au lever, mon premier geste consistait à allumer une cigarette, cela permettait d’ailleurs de faire passer l’odeur de tabac refroidi assez désagréable qui imprégnait ma chambre. Et chaque intercours était l’occasion d’en griller une parfois en compagnie des professeurs.   Les fumeurs étaient alors nombreux y compris parmi les médecins, même dans les couloirs des hôpitaux, on ne se gênait pas.       Je veillais à ne jamais manquer de cigarettes malgré l’argent de poche limité dont je disposais.  Pendant les périodes où je rentrais en famille, je sortais dans le jardin ou la rue pour satisfaire mon besoin de fumer. Ceci afin d’éviter les commentaires désobligeants de ma mère qui déclarait que fumer pour une femme manquait d’élégance, mais cet argument provoquait chez moi rire et dédain.

Mes trois premières années d'étude se sont déroulées ainsi dans une atmosphère enfumée. J’étais accroc au tabac et à tout bien considérer avec un score de dépendance relativement élevé.  Et puis, un beau jour, aussi simplement que j’avais commencé,  j’ai arrêté…

Comment ? Pourquoi ?  Je ne sais trop … Aucune campagne antitabac n’avait lieu à la radio ou à la TV pour donner mauvaise conscience aux fumeurs, aucune interdiction de fumer n’existait dans les lieux publics, les trains avaient plus de wagons fumeurs que non fumeurs, médecins et infirmières fumaient dans les salles de repos des hôpitaux. La cigarette de Lucky Luke n’était pas encore politiquement incorrecte.  Le tabagisme n’était pas une maladie honteuse dont il fallait impérativement guérir ni les fumeurs contraints de s’exhiber en train de fumer devant les façades de leur lieu de travail, pilori des temps modernes.  Mais j’ai fini par comprendre que fumer était incompatible avec mon rôle médical : comment pourrais-je convaincre un patient que le tabac était nocif pour sa santé si je fumais moi-même.

Bref un beau jour, ma dernière cigarette consumée,  je ne suis pas allée acheter de nouveau paquet. J’ai constaté que je pouvais parfaitement me concentrer sans inhaler de fumée et l’angoisse avant les examens n’était pas plus insurmontable.  Pendant quelques mois, j’ai continué à fumer en compagnie d’amis fumeurs s’ils m’en proposaient , pour le plaisir d’en savourer une de temps en temps mais il m’arrivait parfois même de refuser la cigarette proposée . Et puis,  j’ai cessé cette consommation « conviviale » aussi.  Je n’ai plus jamais fumé depuis lors. 

Pourquoi ce témoignage ?

Tout d’abord parce que je n’ai pas vécu cette période comme une période de « sevrage ». Ca ne m’a pas semblé difficile d’arrêter de fumer. Peut-être parce qu’à l’époque les cigarettes ne contenaient pas d’additifs augmentant la dépendance. Mais peut-être aussi parce qu’aucune pression sociale m’incitait à l’arrêt et que,  contrairement à ce qui se passe maintenant,  les médias ne véhiculaient pas ces messages de propagande déclarant que  « Arrêter de fumer, c’est difficile, demandez de l’aide à votre médecin » ou « Avec de l’aide, c’est mieux ».  Je n’étais pas conditionnée par l’idée qu’arrêter de fumer était un exploit insurmontable nécessitant de l’aide.  Lorsque des patients à l’heure actuelle me disent :« Je veux bien arrêter de fumer docteur mais c’est difficile » alors qu’ils n’ont jamais essayé, ils ne font que prouver combien cette propagande in fine est contreproductive.

Si on proclame qu’arrêter est difficile, je conçois que la décision soit laborieuse à prendre. Il est certes important que nous médecins disions à nos patients fumeurs que nous pouvons les aider si nécessaire, en revanche je m’interroge sur ces campagnes qui misent sur le slogan : « Avec de l’aide c’est mieux… »   Pour l’image personnelle, n’est-il pas mieux de savoir qu’on pourrait s’en sortir seul. L’idée de consulter un médecin ne m’a  jamais effleurée.  Arrêter de fumer n’était pas pour ma part un problème médical mais relevait d’une décision personnelle.

Je ne suis pas dotée d’une volonté surhumaine,  j’ai cependant cessé de fumer sans entretien motivationnel, sans thérapie cognitivo comportementaliste ni comportementalo-cognitiviste, sans traitement de substitution. Parlait-on de ces choses d’ailleurs,  il y a trente ans ?  Loin de moi l’idée de dénigrer des méthodes qui ont prouvé leur efficacité. Mais l’arrêt du tabac n’est-il pas par trop médicalisé à l’heure actuelle ? Dans quelle mesure, cette médicalisation n’est-elle pas surtout  motivée par des considérations commerciales ?  Dire qu’arrêter de fumer est ardu  pousse à la prescription de substances pour aider au sevrage.

N’est-ce pas par ailleurs un manque de confiance dans les capacités des êtres humains à modifier d’eux-mêmes leurs comportements et à s’adapter que cette médicalisation presque forcée ?   On crée me semble-t-il ainsi une mentalité obligée d’assisté.

Dans notre expérience de généralistes nous constatons que les gens peuvent arrêter sans aide, qu’un conseil minimal peut suffire à provoquer la décision et des études ont prouvé qu’un arrêt progressif est efficace également.  Peut-être faut-il le dire et préférer des spots télévisés montrant des témoignages de personnes ayant arrêté de fumer sans aide ou juste à la suite d’un conseil minimal. Ce dernier d’ailleurs est beaucoup plus praticable par un médecin généraliste qu’une longue consultation autour du sujet

Cette médicalisation de l’arrêt tabagique risque par ailleurs de faire porter aux seuls médecins la responsabilité du tabagisme et de ses conséquences.

Or des actions politiques dans ce domaine sont absolument nécessaires et ont d’ailleurs prouvé leur efficacité. Certains patients nous disent « Depuis que je ne peux plus fumer sur mon lieu de travail ni dans le train (ou dans le bus…), je me rends compte que je sais rester sans fumer, docteur ».  Mais les politiques devraient avoir le courage de leurs décisions.  Rembourser une consultation consacrée à l’arrêt du tabac n’est pas une mauvaise idée, loin de là, avoir le courage de  mécontenter des électeurs en ne postposant pas la décision de supprimer le tabac dans tout le secteur horeca y compris les cafés, en est une bien meilleure.  Cette mesure prise dans d’autres pays a montré son efficacité en termes de santé publique sans altérer la bonne santé financière des établissements concernés.

 

Alors,  à quand le slogan : « Arrêter de fumer, c’est possible même tout seul ! » ?

 



09/02/2013
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