Un peu de tout et de tout un peu

Un peu de tout et de tout un peu

Des maladies à la demande?

Marketing pharmaceutique

Des maladies à la demande?

Voilà plusieurs dizaines d’années, le patron d’une firme pharmaceutique internationale exprimait dans un magazine le vœu de produire des médicaments destinés aux bien-portants pour pouvoir « vendre à tout le monde ». A défaut d’y parvenir, une bonne stratégie de vente consiste à façonner de nouvelles pathologies.

Elide Montesi

Médicaliser les aléas de la vie, étendre les indications d’un médicament, dramatiser des symptômes bénins ou considérer le risque d’une maladie comme maladie réelle : telles sont les stratégies du « disease mongering » ou en français, syndrome du Dr Knock, ce médecin qui dans la célèbre pièce de Jules Romains en 1910 persuadait les bien-portants qu’ils étaient malades. Ces agissements ne sont pas typiques de notre époque. Molière dans Le Malade imaginaire dénonçait déjà les médecins qui entretiennent les maux de leurs patients. Mais ce phénomène a pris actuellement une ampleur démesurée…

Des exemples récents

Et ce ne sont pas les exemples qui manquent… Prenons le cas de cette étude financée par la maison productrice du finastéride, médicament destiné au départ à des problèmes prostatiques, recyclé ensuite en produit contre la chute de cheveux. Elle présentait la perte naturelle des cheveux liée à l’âge comme un traumatisme perturbant l’image corporelle et engendrant des troubles émotionnels voire de l’angoisse pouvant entraîner des suicides.

Les hommes sont une cible parfaite semble-t-il, car il y a peu, les radios assénaient le slogan « 40% des hommes après 40 ans souffrent de troubles érectiles », ce qui a fait exploser les ventes du Viagra®, destiné au départ – il faut le rappeler – aux troubles de l’érection liés au diabète ou à une intervention chirurgicale prostatique. En effet, convaincre que ce médicament est utile pour tous les problèmes d’érection de toute origine est nettement plus rentable. Loin de nous l’idée de nier les problématiques sexuelles, mais laisser entendre que toutes les pannes nécessitent un médicament est discutable…

Chez les enfants, la technique a aussi son succès… La vente de Rilatine® pour les troubles de l’attention (ADHD) a augmenté de manière importante au cours des années 90 dans de nombreux pays occidentaux. Tout enfant inattentif n’est pourtant pas hyperactif et ne souffre pas de troubles déficitaires de l’attention. Mais prescrire un psychostimulant est plus facile que de remettre en question la qualité et les modalités de l’enseignement dispensé oude s’interroger sur la dynamique familiale et la signification de ce symptôme dans le contexte du développement normal de l’enfant.

Dans le même ordre d'idées, de nombreuses publications ont exagéré non seulement la fréquence du syndrome des jambes sans repos, mais aussi ses conséquences physiques, sociales et émotionnelles. Un tiers de tous les articles publiés à ce sujet a déclaré le traitement médicamenteux comme « miraculeux » en évitant toute allusion à ses effets secondaires ou aux méthodes non médicamenteuses pour gérer ce problème le plus souvent bénin.

Une autre technique consiste à brouiller les définitions. Ainsi, la maniaco-dépression, une maladie psychiatrique grave et bien réelle mais rare, est devenue sous le nom de trouble bipolaire une affection fréquente en créant la confusion avec la dépression avec pour résultat final la prescription d’antipsychotiques à des patients ne rentrant pourtant pas dans le cadre de leurs indications. De même, renommer la timidité en l’appelant phobie sociale a permis d’augmenter les ventes d’un antidépresseur.

La liste n’est pas exhaustive… Nous pourrions aussi évoquer les régurgitations des nourrissons (rares sont ceux désormais qui n’ont pas un médicament avec leur biberon), le malaise existentiel de l’adolescence rebaptisé « dépression » ou la tension prémenstruelle devenue « trouble dysphorique prémenstruel ».

Jouer sur le risque

Une autre manœuvre consiste à confondre le risque d’une maladie avec la maladie elle-même. On multiplie de la sorte le nombre de personnes à traiter et ce pour une durée indéfinie. Les maladies cardiovasculaires, par exemple, existent bel et bien et doivent être prévenues et soignées. Mais ramener toute la prévention cardiovasculaire à la diminution du cholestérol ou de la tension permet d’accroître les ventes des hypolipémiants et antihypertenseurs, surtout si les seuils limites du risque ne cessent de descendre, augmentant la proportion des gens à risque. Plus de 9 personnes sur 10 sont ainsi aujourd'hui devenues « à risque cardiovasculaire » à partir de 50 ans.

Un autre exemple est celui du risque d’ostéoporose. Augmenter la densité osseuse réduit le risque de fracture, mais dans la toute grande majorité des cas, le risque de fracture est plutôt faible et à longue échéance. Prescrire un traitement médical à long terme n’offre qu’une réduction relative du risque. Sur 100 femmes traitées pendant cinq ans, 3 auront des fractures au lieu de 4, au prix parfois d’effets secondaires… et d'un prix astronomique pour la collectivité. Sans compter que la prévention de l’ostéoporose vue par la lorgnette des médicaments ne met plus assez l’accent sur toute une série de mesures préventives non médicamenteuses : prévention des chutes, arrêt du tabac, supplémentation alimentaire en calcium et vit D, exercice physique. 

Des stratégies douteuses

Les méthodes de vente d’un médicament ne diffèrent pas de celles d’autres produits. Des études de marché déterminent la cible. Des campagnes de presse sensibilisent le grand public et publient des articles d’experts insistant sur le fait que les médecins sous-diagnostiquent l’affection avec, à l’appui, des témoignages de patients atteints d’une forme sévère de la maladie dont bien entendu le médecin a raté le diagnostic,

Favoriser l’auto-diagnostic par le public, créer des associations de patients luttant pour la reconnaissance de la maladie, organiser des campagnes d’information (le calendrier se remplit d’ailleurs de plus en plus souvent de journées dédiées à l’une ou l’autre pathologie…) viennent confirmer le tout.

Car l’objectif du disease mongering est la prescription du médicament quel que soit le degré de gravité de la maladie concernée. Les enjeux commerciaux prennent ainsi le pas sur les enjeux sanitaires. Les ressources intellectuelles et financières sont gaspillées pour traiter des maux bénins de sociétés riches. Et last but not least, ce mécanisme entretient dans le public aussi une angoisse obsessionnelle malsaine par rapport à la santé avec l’idée que tout peut se traiter par médicaments.

Les lobbies pharmaceutiques profitent simplement du créneau largement ouvert par les exigences de nos sociétés riches et gâtées pour lesquelles la santé n’est plus un don du ciel mais un droit absolu. La santé, selon l’OMS, n’est plus l’absence de maladie mais un état complet de bien-être physique, mental et social. Existe-t-il une seule personne en ce monde qui réponde à cette condition ?

Les progrès toujours plus poussés dans le champ médical augmentent d’ailleurs les exigences de santé en exploitant l’illusion d’une médecine toute puissante à qui plus rien ne résiste. Les limites du non-supportable se sont étendues, augmentant l’intolérance pour des malaises anciennement endurés. Enfance, adolescence, sexualité, ménopause, andropause autant de moments engendrant quelques problèmes spécifiques qui, dans un contexte de désir de mieux-être absolu, ne sont plus supportés. Faut-il s’étonner si l’industrie pharmaceutique anticipe et crée la demande en laissant croire que tous les maux des êtres humains peuvent être soulagés par des médicaments ? La santé conçue comme une recherche de mieux-être devient un bien de consommation.

Le disease mongering est en somme la maladie d’une société dominée par une économie de marché dans un contexte de progrès médicaux toujours plus poussés, surtout si les politiques et les médecins avec les meilleures intentions du monde n’hésitent pas à dériver d’une médecine « attentiste » à une prévention excessive.

On ne pourra inverser le processus qu'au prix d'un changement radical de mentalité à tous les niveaux par rapport à la santé et la maladie. « Dans les pays développés, l’obsession de la santé parfaite est devenue un facteur pathogène prédominant. Le système médical, dans un monde imprégné de l’idéal instrumental de la science, crée sans cesse de nouveaux besoins de soins. Mais plus grande est l’offre de santé, plus les gens répondent qu’ils ont des problèmes, des besoins, des maladies. Chacun exige que le progrès mette fin aux souffrances du corps, maintienne le plus longtemps possible la fraîcheur de la jeunesse, et prolonge la vie à l’infini. Ni vieillesse, ni douleur, ni mort. Oubliant ainsi qu’un tel dégoût de l’art de souffrir est la négation même de la condition humaine » (I.Illich,) 

(publié dans le mensuel Equilibre janvier 2011)



08/02/2013
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